Scène de reconstitution médiévale avec des personnes en costumes d'époque, des chevaliers à cheval et un combat simulé devant un public, lors du festival médiéval à Castro Marim en Algarve.

Le festival médiéval de Castro Marim, on y est allés deux fois

Portugal Xavier 22 min
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J’ai une tasse à café qui vient d’un festival médiéval. Elle a trois ans, elle est en terre cuite un peu bancale, et je bois dedans à peu près tous les matins (Caroline a renoncé depuis longtemps à me la faire remplacer par un mug normal, elle a compris que c’était perdu d’avance).

Elle vient de Castro Marim, un village de l’Algarve posé sur une butte à quelques kilomètres de la frontière espagnole. Chaque fin d’août, ce village se transforme pendant cinq jours en ville médiévale grandeur nature, et à la billetterie on vous pose une question qui décide de tout : com copo ou sem copo ? Avec verre, ou sans verre (oui, tout se joue là, à la caisse, avant même d’être entré). Vingt-cinq centimes de plus, et le verre repart avec vous… voilà comment on hérite de vaisselle millésimée 2023.

Bon, on y est allés deux fois. En 2023 en plein jour, appareil photo autour du cou. En 2026 de nuit, avec deux caméras et l’idée un peu bête de filmer la même soirée depuis deux points de vue (l’idée était de moi, forcément, et j’ai passé la soirée à voir Caroline se caler juste à côté de moi pour cadrer exactement le même plan). Trois ans d’écart, et je peux vous dire ce qui a changé entre les deux : rien. Même le lama est toujours là. Personne n’a jamais compris ce que le lama fait là.

Et pourtant, sous les babouches et le cochon à la broche, il y a une histoire que personne ne raconte : Castro Marim a été le premier siège de l’ordre du Christ. Pas Tomar. Castro Marim. On y arrive (j’anticipe déjà les messages de ceux qui vont me dire que je me trompe, non, j’ai les bulles papales, tenez bon jusqu’à la moitié de l’article).

Les Dias Medievais de Castro Marim, c’est quoi exactement

Alors, le nom officiel c’est Dias Medievais de Castro Marim, littéralement « les jours médiévaux » (traduction gratuite, de rien). On dit « festival médiéval de Castro Marim » en français et tout le monde comprend, mais si vous cherchez sur place, c’est le nom portugais qui est écrit partout (sur les affiches, sur les billets, sur les panneaux à l’entrée du village… et nulle part en français, forcément).

Le principe est simple : le village entier bascule. La rue principale devient un marché, la place devient un mini-amphithéâtre où s’enchaînent ménestrels et comédiens, le château se remplit d’artisans, et le fort d’en face accueille des reconstitutions. Tout ça sur cinq jours (cinq, oui, ce n’est pas une soirée qu’on cale entre deux plages), du matin tard jusque très tard le soir (très tard, vraiment, on est repartis alors que ça tournait encore).

Et ce qui fait la différence avec les fêtes médiévales sous-traitées qu’on croise ailleurs, c’est que ce sont les habitants qui le portent. Ils fabriquent, ils se déguisent, ils tiennent les stands, ils jouent les figurants. Ce n’est pas une animation posée sur un village, c’est un village qui se transforme (et ça, franchement, ça se sent au bout de dix minutes, bien avant qu’on vous l’explique). Beaucoup de figurants, oui, mais des figurants qui ont l’air de s’amuser au moins autant que nous.

L’autre marqueur, c’est le calme. Ambiance familiale, zéro embrouille, tout le monde joue le jeu. C’est un truc qu’on retrouve dans beaucoup d’événements portugais, comme sur la Saint-Jean qu’on a vécue de l’intérieur, et ça change absolument tout quand on veut juste flâner un verre à la main (j’ai en tête certaines fêtes françaises où je n’aurais pas sorti la caméra à cette heure-là, mais bon, passons).

Quand a lieu le festival médiéval de Castro Marim (non, pas en juillet)

Je le précise parce qu’on lit tout et n’importe quoi là-dessus, y compris sur notre propre site pendant un moment (mea culpa, c’est corrigé depuis, et non je ne dirai pas combien de temps ça a traîné) : les Dias Medievais ont lieu fin août, jamais en juillet. L’édition 2026 était la vingt-septième (ils tiennent le compte, et ça se voit dans la mécanique du truc), du 26 au 30 août.

Les repères qui ne bougent pas. Dernière semaine d’août, cinq jours, du mercredi au dimanche en général. Le programme précis et les horaires sortent chaque année sur le site de la mairie de Castro Marim, en général au début de l’été. Si vous planifiez un road-trip en Algarve, calez-vous sur la dernière semaine d’août et vous ne vous tromperez pas.

Un mot sur l’heure d’arrivée, parce que c’est exactement là qu’on s’est fait avoir en 2026. On est arrivés à 19 h en se disant qu’on éviterait la chaleur… sauf que tout le monde a eu la même idée brillante au même moment. Le château était déjà saturé, on a renoncé au premier passage, et on n’est entrés qu’à la deuxième tentative après un quart d’heure de queue (un quart d’heure annoncé dix minutes par moi, ce qui vous donne la mesure de mes talents d’estimation).

Tarifs, verre consigné, et l’astuce pour ne rien payer du tout

Les tarifs sont franchement doux pour ce que c’est. Le billet complet (marché + Forte de São Sebastião + château, c’est celui qu’il vous faut) était à 8 € par adulte à partir de 12 ans, 5 € pour les 6-11 ans, gratuit en dessous. Il existe aussi un billet marché + fort seuls à 5 €, et un passe adulte cinq jours à 16 € si vous habitez le coin ou si vous êtes du genre à y retourner tous les soirs (nous, on n’a pas osé, mais l’idée nous a traversés).

Nos deux billets completos nous ont coûté seize euros en tout. Pour une soirée entière avec spectacles, reconstitutions, accès au château et à un fort du XVIIe… voilà, je ne vais pas me plaindre (et vous savez que je me plains facilement).

Ensuite il y a le verre, et c’est le vrai sujet. À la caisse on vous demande com copo ou sem copo, et la bonne réponse c’est com copo. Vingt-cinq centimes (le meilleur investissement de la soirée, toutes catégories), un verre médiéval en terre, et vous le gardez à la fin. Le mien fait office de tasse à café depuis trois ans, et 2026 m’a permis de le renouveler avant qu’il ne finisse en morceaux (ce qui, entre nous, était une question de semaines). C’est le seul souvenir de festival que je n’ai jamais rangé dans un tiroir.

L’astuce du costume, entendue sur place. Si vous venez déguisé en homme ou en femme du Moyen Âge, vous ne payez pas votre entrée. Et les gens costumés passent parfois devant tout le monde dans la file. C’était valable en 2026, un local nous l’a confirmé pendant qu’on mangeait, mais ça peut évoluer d’une année sur l’autre : à reconfirmer sur place ou auprès de la mairie avant de dévaliser le rayon déguisements.

Bon, pour les billets, trois options : la billetterie en ligne BOL, les points de vente du marché local, et les guichets à l’entrée du recinto (l’enceinte du festival, pour ceux qui ne pratiquent pas le portugais). Il y a aussi un banquet médiéval, très cher par rapport au reste et surtout limité à une douzaine de places, donc à réserver très en avance si l’idée vous tente. Nous, on a préféré manger debout comme les gueux… ce qui, historiquement, était sans doute plus fidèle de toute façon.

Ce qu’on voit en montant vers le château

Le parcours commence par l’avenue principale, et je vais être honnête : c’est la partie que j’aime le moins. Bijoux, maroquinerie, petites choses à grignoter, stands à boire (tout ce qu’il faut pour vider un portefeuille en trois cents mètres). Caroline la trouve appétissante et très sympa, moi je trouve qu’on perd du temps (je suis mauvais juge, on est déjà venus et je sais ce qu’il y a après… ce qui n’excuse pas mon impatience, elle me l’a fait remarquer).

Après cette rue, on débouche sur une place où s’enchaînent acteurs, comédiens et ménestrels dans une sorte de mini-amphithéâtre. On s’assoit, on regarde, on boit une bière, on mange un pain à l’ail (le pain à l’ail portugais, celui qui vous suit trois jours). C’est là que j’ai réalisé un truc bête : au même endroit, on entendait parler français, espagnol, arabe et portugais. À peu près tous ceux qui aiment le médiéval en Europe du Sud se retrouvent ici une fois par an (et visiblement, ils se donnent rendez-vous sur cette place précise).

Et puis on prend de la hauteur, et là ça devient autre chose. Depuis le point de vue, avec le soleil qui se couche sur les remparts, la sensation de voyage dans le temps est réelle (je sais, c’est le genre de phrase qu’on lit dans tous les dépliants touristiques du monde… mais là ça marche vraiment, et j’ai été le premier surpris). Au loin, la nuit tombée, on voit les feux rouges du pont frontalier entre le Portugal et l’Espagne. Deux époques dans le même cadre, sans avoir bougé.

Côté animations, il y a de quoi occuper une soirée entière : combats d’épée, tournois de chevaliers en armure, tir à l’arc devant les remparts, danse traditionnelle (par 30 degrés, en armure, chapeau bas aux figurants). Sur la danse, on n’est pas d’accord du tout : Caroline trouve ça « absolument formidable », je trouve ça long. Elle ironise sur la chorégraphie « extrêmement compliquée », qui consiste à peu près à tourner en rond en se tenant la main (je cite, je n’invente rien). Voilà, vous avez le niveau du débat conjugal.

Les jeux en bois, eux, sont une vraie bonne surprise : jeux de société médiévaux, jeux d’adresse, et un espace franchement Fort Boyard (l’ambiance y est, la Boule aussi, il ne manque que Passe-Partout). Le problème, c’est qu’en soirée tout est monopolisé. On a réussi à en faire un seul, où j’ai publiquement douté de la capacité de Caroline à faire tenir une pièce en équilibre (elle qui n’arrive pas à faire tenir son trépied, l’argument me semblait solide). Elle a réussi du premier coup. J’ai eu l’air fin.

À côté de l’autre château, sous des tentes de style arabe, il y a les animaux : rapaces, mini-chouettes absolument craquantes, lapins, poules, biquettes. Contre une petite pièce on vous pose une poule sur l’épaule et ça porte chance (en 2023, Caroline a fait ça avec un coq, et la photo est devenue un classique de nos archives… elle ressort à chaque fois qu’on cherche une image de Castro Marim). Et il y a donc le lama. Toujours pas d’explication, ni en 2023, ni en 2026.

Enfin, le château. C’est le clou, et c’est la partie préférée de Caroline. Dans l’enceinte, les habitants montrent l’artisanat de l’époque : teinture au bac, vannerie, cuisine au feu de bois (des vrais gestes, pas de la démonstration expédiée en trente secondes). Il y a surtout les mamies qui font du crochet, assises en cercle, qui fabriquent des sets de table et des napperons en papotant entre elles (elles ne jouent rien du tout, elles font juste ce qu’elles font tous les jours, et c’est précisément ça qui est beau). Caroline en parle encore : c’est exactement ce qu’on voit dans les vraies rues portugaises aujourd’hui, des mamies dehors qui discutent avec de beaux sourires. Rien de reconstitué là-dedans… et c’est peut-être pour ça que c’est la plus belle séquence de la soirée.

Ce qu’on mange et ce qu’on boit aux Dias Medievais

Bon, parlons sérieusement. Le stand qui écrase tous les autres, c’est le leitão, le cochon de lait à la braise, qui grille toute la journée sur sa broche (toute la journée, ce n’est pas une figure de style, il tourne depuis le matin). C’est tellement bon que j’ai failli oublier de filmer (ce qui, pour quelqu’un dont c’est un peu le métier, en dit long). Si vous ne devez manger qu’une chose ici, c’est ça.

À côté, on trouve du msemen, la crêpe feuilletée maghrébine, à cinq euros pièce. J’ai tiqué (au Maroc c’est quarante centimes, et je le sais parce que j’ai passé un certain temps à en manger là-bas, sans modération). Verdict honnête quand même : ce n’est pas le même, mais ça se laisse manger (j’ai râlé, puis j’ai fini l’assiette, c’est assez représentatif). Et on a fini la soirée sur une bifana, le sandwich au porc portugais, servi ici dans du pain de mie… ce qui est un choix. C’était notre première assise depuis trois heures.

Pour boire, la Super Bock au verre médiéval est le classique, mais il y a de la bière artisanale un peu partout sur le site si vous préférez (on a fait le tour par curiosité, on est revenus à la Super Bock, allez savoir). Et dans le château, les grandes tablées proposent des planches mixtes charcuterie-fromage, avec beaucoup de choix (et l’ambiance banquet qui va avec, coudes serrés et inconnus en face).

Petit mot pour Caroline, qui a passé une bonne partie de la soirée devant les stands de bijoux : boucles d’oreilles en forme de fleurs autour de 12,50 €, couronnes de fleurs à 15 €. Elle a trouvé ça très féerique, très fin, et bien placé vu le travail (elle a raison, je précise, mais laissez-moi mon rôle). Je note simplement que nous sommes rentrés avec une couronne de fleurs. Je ne commente pas davantage.

Xavier

Moi c'est Xavier

J'écris ce qu'on apprend sur la route, du matériel qu'on use jusqu'aux démarches qui permettent d'en vivre. Sans enjoliver.

Pourquoi il y a des babouches et du thé à la menthe dans un festival médiéval

C’est la question que tout le monde se pose en arrivant, et c’est aussi celle qui rend ce festival plus intéressant que la moyenne. Vous marchez dans une rue médiévale portugaise et vous croisez de la maroquinerie marocaine, des babouches, des stands de thé à la menthe, des artisans venus d’Afrique du Nord (des vrais artisans, pas des figurants déguisés en artisans). Et à dix mètres du vendeur de kebab, quelqu’un fait rôtir un cochon entier (dix mètres, j’ai mesuré à l’œil, ce grand écart me fait rire à chaque fois).

Sauf que… ce n’est pas un mélange marketing. C’est historiquement juste. Castro Marim a été une place musulmane pendant des siècles avant d’être reprise, et l’héritage maure fait partie du lieu autant que les remparts. Un festival médiéval portugais qui ne montrerait que des chevaliers chrétiens raconterait, très exactement, la moitié de l’histoire.

La date de bascule, c’est 1242 : Castro Marim est reprise aux Maures par D. Paio Peres Correia, maître de l’ordre de Santiago (dans notre vidéo j’ai dit 1942 à l’oral, ce qui aurait effectivement été un exploit militaire remarquable, c’est corrigé depuis dans les sous-titres). Mais le site est bien plus ancien que ça. On y trouve une occupation continue depuis la fin de l’âge du bronze (les fouilles des années 1980 ont réglé la question), des murs défensifs dès le VIIIe siècle avant notre ère, et les Romains l’appelaient Besuris.

Pourquoi ici, et pas trois kilomètres plus loin ? Parce que le village domine le Guadiana, le fleuve qui sépare aujourd’hui le Portugal de l’Espagne. Quand on est là-haut, on comprend physiquement : on voit venir de très loin (et à l’époque, voir venir, c’était toute la question). Les Phéniciens remontaient déjà ce fleuve jusqu’à Alcoutim et Mértola pour récolter le minerai et le redescendre au port d’ici, activité que les Romains ont poursuivie ensuite. Castro Marim n’est pas née au Moyen Âge… elle y est juste devenue stratégique.

Castro Marim, premier siège de l’ordre du Christ (et pas Tomar)

Là, on tient l’angle le plus fort du sujet, et curieusement personne ne le raconte. Vous croisez des Templiers dans les ruelles pendant le festival, croix rouge sur fond blanc, et vous vous dites que c’est du folklore de fête costumée (moi le premier, la première année). Ça n’en est pas du tout.

Reprenons dans l’ordre, parce que c’est exactement là que traîne un mythe tenace. Le pape Clément V dissout l’ordre du Temple par la bulle Vox in excelso, le 3 avril 1312. Fin de l’histoire, partout ailleurs en Europe. Sauf qu’au Portugal, le roi D. Dinis ne l’entend pas de cette oreille : il négocie sept ans avec Rome pour garder les biens et les hommes (sept ans, oui… on est loin du coup de sang, c’est de la diplomatie de longue haleine).

Résultat : le 14 mars 1319, le pape Jean XXII signe la bulle Ad ea ex quibus cultus augeatur et crée l’ordre du Christ, qui hérite du patrimoine templier portugais (biens, châteaux, revenus, tout y passe). Et son premier siège, c’est l’église Santa Maria do Castelo… à Castro Marim. Dans ce château. L’ordre y reste jusqu’au transfert vers Tomar, en 1357, sous D. Pedro I.

Donc pour être précis, parce que c’est là que le mythe dérape complètement : les Templiers ne se sont pas « réfugiés » en secret au Portugal pour continuer clandestinement. Il n’y a eu ni fuite nocturne, ni société cachée, ni trésor enterré sous une tour (désolé pour ceux qui ont vu le documentaire, je ne fais pas les règles). Il y a eu une négociation diplomatique de sept ans entre un roi et un pape, et une refondation juridique parfaitement officielle, actée par une bulle qu’on peut encore lire aujourd’hui. C’est beaucoup moins romanesque… et beaucoup plus malin.

Et ce qui rend Castro Marim savoureux, c’est que tout le monde associe l’ordre du Christ à Tomar, dont on a visité le Convento de Cristo et son patrimoine médiéval, alors que Tomar arrive trente-huit ans plus tard. Le berceau, c’est cette butte de l’Algarve où vous êtes en train de manger un cochon à la braise (je trouve ça formidable, personne ne le sait, et pourtant c’est écrit noir sur blanc dans les archives).

Le couto de homiziados : quand le Portugal peuplait sa frontière avec des condamnés

Voilà la partie qu’on ne met pas sur les affiches. Reprendre Castro Marim en 1242, très bien, joli fait d’armes. Sauf qu’après la conquête, la région se vide complètement. Personne ne veut vivre sur une frontière qu’on peut traverser à gué avec une armée en face (et franchement, on les comprend).

Les rois s’y prennent alors en deux temps. D’abord la carotte fiscale : Afonso III ordonne le repeuplement en 1272, accorde une charte de foral le 8 juillet 1277, et D. Dinis la confirme et l’élargit le 1er mai 1282. Des avantages fiscaux pour faire venir des gens, en somme (on faisait déjà ça au XIIIe siècle… ça me fait toujours sourire quand on présente les zones franches comme une invention moderne).

Et quand la carotte ne suffit pas, on ouvre les prisons. Le 10 avril 1421, D. João I fait de Castro Marim un couto de homiziados, une terre d’asile pour condamnés, prévue au départ pour quarante places (quarante, le chiffre est dans la charte). Le principe est simple et assez brutal : un homme condamné pour crime de droit commun peut commuer sa peine, sa prison ou son exil vers l’Afrique, en un exil forcé ici, quelques années, à défendre la frontière. En échange, il est exempté de service militaire ailleurs, d’impôts, d’amendes, et surtout hors de portée des juges (une zone de non-droit officielle, en quelque sorte, créée par charte royale).

Beaucoup préféraient la frontière à la prison, ce qui en dit long sur les prisons de l’époque. Et pour le royaume, c’était une main-d’œuvre défensive gratuite qu’on n’avait pas besoin de convaincre. L’Algarve a compté plusieurs coutos de ce genre, dont Sagres, Lagos, Portimão et donc Castro Marim (et quand on connaît la pointe de Sagres et son bout du monde battu par le vent, on imagine assez bien l’ambiance du séjour).

Petite précision d’époque, parce que j’avais l’intuition juste et la mauvaise date : ce n’est pas D. Dinis qui a fait ça, c’est bien D. João I, un siècle plus tard. XVe siècle, pas XIVe (voilà, c’est dit, on n’en parle plus).

Le fort d’en face qui n’a jamais été attaqué

Pendant le festival, une partie des reconstitutions se déroule au Forte de São Sebastião, le fort qui fait face au château de l’autre côté de la butte (on le voit depuis les remparts, c’est le petit trapu en bas). Un figurant y explique en portugais, très sérieusement, comment ça marchait : quand un fort était attaqué, les hommes des autres forts se regroupaient dedans pour former une garnison plus solide. Puis il ajoute, exactement du même ton : mais celui-ci, on ne l’a jamais attaqué.

J’ai trouvé ça formidable. Un fort construit pour un siège qui n’est jamais venu… c’est presque une métaphore de ma vie (je vous laisse choisir laquelle).

Historiquement, il fait partie du remodelage bastionné du XVIIe siècle, après 1656, pendant la guerre de Restauration, sous D. Afonso VI, avec son jumeau le Forte de Santo António. À ce moment-là, le château médiéval n’est déjà plus au niveau de l’artillerie de l’époque : on lui ajoute des lignes basses et anguleuses, faites pour encaisser le boulet plutôt que pour dominer le paysage (tout un changement de philosophie, en fait, entre la tour qui impressionne et le bastion qui absorbe). Le tremblement de terre de 1755 finira le travail sur ce qui restait des vieux murs (celui de Lisbonne, oui, il a secoué tout l’Algarve au passage).

Le seul truc du festival qui n’est pas d’époque

Il y a un détail que j’adore et qui, pourtant, est un anachronisme complet : les manèges. Pas des manèges électriques, non, surtout pas. Des manèges à huile de coude, avec quelqu’un qui tourne une manivelle et fait tourner la structure à la force des bras (et qui, à la fin de la soirée, doit avoir des avant-bras remarquables).

Sur place, j’avais dit à la caméra que je ne certifiais pas que c’était comme ça à l’époque. Vérification faite… j’avais raison de me méfier. Le mot « carrousel » vient bien de jeux équestres, le carosello napolitain et le juego de cañas ibérique, où des cavaliers s’affrontaient avec des lances émoussées, mais le manège comme machine tournante n’apparaît dans les foires européennes qu’au XVIIe siècle. Le premier carrousel officiel français date de 1605, sous Henri IV (autant dire hier, à l’échelle du sujet). Soit, au bas mot, deux siècles après le Moyen Âge qu’on est en train de célébrer.

Est-ce que ça me dérange ? Absolument pas (j’ai fait la queue pour regarder, c’est dire). Le manège à manivelle est une des meilleures idées du festival, ça fait le spectacle, et les enfants adorent. Je préfère juste qu’on sache ce qu’on regarde… et accessoirement, un festival honnête sur ses anachronismes me semble plus crédible qu’un festival qui jure que tout est authentique.

Nos conseils pour bien vivre les Dias Medievais

Quelques trucs qu’on aurait aimé savoir avant, et qu’on a appris en se les prenant dans la figure (méthode éprouvée, mais coûteuse).

D’abord, l’horaire. Si vous voulez voir le château sans faire la queue et jouer aux jeux en bois, venez en début de soirée plutôt qu’à 19 h… ou carrément en fin d’après-midi. Après 20 h, le château se remplit et les jeux sont pris d’assaut par des gamins qui, eux, sont arrivés à l’heure (contrairement à certains adultes que je ne nommerai pas).

Ensuite, les chaussures. Ça grimpe, c’est pavé, c’est sableux par endroits (le sable, personne ne s’y attend, et pourtant), et on a marché trois heures d’affilée sans s’asseoir une seule fois avant la bifana. Ce n’est pas un festival où l’on flâne assis, c’est un festival où l’on monte.

Les moustiques, le vrai piège. La zone en hauteur près des tentes arabes, à côté du second château, est infestée en soirée. On s’est fait dévorer et on a dû changer d’endroit au bout de dix minutes. Anti-moustiques dans la poche, ce n’est pas du confort, c’est de la survie.

Autre chose : prévoyez que vos cheveux et vos vêtements sentiront la fumée en rentrant. Braseros partout, viande à la broche, torches à la nuit tombée (c’est magnifique à filmer, moins à porter). Caroline s’en est amusée dans la voiture, moi j’ai surtout pensé à la banquette (on n’a pas les mêmes priorités, c’est l’un des thèmes récurrents de ce couple).

Enfin, si vous venez en camping-car, on a détaillé le stationnement, les aires, les spots et tout le reste du village dans notre guide complet de Castro Marim en camping-car. Le festival dure cinq jours, le village vaut le détour les 360 autres (approximativement, je ne suis pas à un jour près).

Les questions qu'on nous pose sur le festival médiéval de Castro Marim

Le festival médiéval de Castro Marim est-il adapté aux enfants ?

Très adapté, c'est même l'un de ses points forts. Il y a un grand espace de jeux en bois et d'adresse, des manèges à manivelle, un enclos avec des rapaces, des lapins, des poules et des chèvres, et beaucoup de familles portugaises. L'ambiance est calme et il n'y a pas d'alcoolisation visible malgré les stands à bière.

Le seul bémol : après 20 h, les jeux sont pris d'assaut et il faut attendre longtemps. Si vous venez pour les enfants, venez en fin d'après-midi.

Combien de temps faut-il prévoir sur place ?

Comptez au minimum trois heures pour faire le marché, la place aux spectacles, le fort et le château sans courir. Nous sommes restés une soirée entière et nous n'avons pas tout fait : les jeux étaient pris et nous avons renoncé à un premier passage au château tellement il y avait de monde.

Si vous voulez voir les reconstitutions du fort et les spectacles de la place et l'artisanat du château, deux soirées sont plus confortables qu'une (il existe un passe plusieurs jours).

Le site est-il accessible en poussette ou en fauteuil roulant ?

Honnêtement, c'est difficile. Le village est bâti sur une butte, ça grimpe fort entre la rue basse et le château, le revêtement alterne pavés, dalles irrégulières et sol sableux, et l'accès au château se fait dans une file compacte.

Une poussette tout-terrain passe avec de l'aide. Pour un fauteuil, mieux vaut se renseigner directement auprès de la mairie de Castro Marim avant de venir : la partie basse du marché reste praticable, le château beaucoup moins.

Faut-il parler portugais pour en profiter ?

Non. Nous avons entendu du français, de l'espagnol, de l'arabe et du portugais au même endroit, et une partie des figurants passe d'une langue à l'autre sans problème.

Les reconstitutions historiques du fort, elles, sont jouées en portugais. On perd le détail du texte mais la scène se comprend, et c'est le seul moment où la langue compte vraiment.

Quelle tenue prévoir pour une soirée fin août ?

Des chaussures fermées et confortables avant tout : ça monte, c'est irrégulier, et on marche beaucoup plus qu'on ne croit. Une couche légère pour la fin de soirée, l'air se rafraîchit une fois le soleil couché sur le Guadiana.

Et surtout de l'anti-moustiques : la zone en hauteur, près des tentes de style arabe, est infestée dès la tombée de la nuit. Évitez aussi les vêtements auxquels vous tenez, tout sent la fumée de brasero au retour.

Peut-on faire le festival de Silves et celui de Castro Marim la même année ?

Oui, et c'est même assez facile puisqu'ils ne se chevauchent pas. La Feira Medieval de Silves occupe la première quinzaine d'août (neuf jours), les Dias Medievais de Castro Marim la dernière semaine (cinq jours), et les deux villages sont à environ une heure et demie de route l'un de l'autre.

Les deux ne racontent pas la même chose : Silves met en avant son passé andalou de capitale du royaume de l'Algarve, Castro Marim son rôle de forteresse de frontière et son lien avec les ordres militaires.

Peut-on visiter le château de Castro Marim en dehors du festival ?

Oui. Le château est classé Monument national depuis 1910 et se visite toute l'année, avec un petit musée dans l'enceinte et une vue qui vaut à elle seule la montée : on voit le Guadiana, les salines et l'Espagne en face.

C'est même une bonne idée de le faire hors festival si vous voulez comprendre le site : pendant les Dias Medievais il y a tellement de tentes, de monde et d'animations qu'on ne voit plus vraiment l'architecture.

Y a-t-il d'autres fêtes à Castro Marim dans l'année ?

Plus qu'on ne l'imagine pour un village de cette taille. Le Festival Internacional do Caracol met les escargots à l'honneur avec des chefs portugais, espagnols, français et marocains. Le Festival de Lucía, créé en 2016, rend hommage à Paco de Lucía, dont la mère était née à Monte Francisco, sur la commune.

Il y a aussi le Festival das Amendoeiras em Flor à la floraison des amandiers, la Feira Terra de Maio au printemps, les fêtes de Nossa Senhora dos Mártires le 15 août, un marché mensuel le deuxième samedi du mois, et un presépio de sal, une crèche sculptée dans le sel des salines, à Noël.

PS : je suis reparti de 2026 avec un verre neuf, une couronne de fleurs qui n’était pas pour moi, et l’odeur de braise dans les cheveux pendant deux jours. Si vous y allez et que vous croisez le lama, demandez-lui ce qu’il fait là. Nous, on a abandonné.

Le Portugal, on y vit

Deux ans de van à temps plein, et l'Algarve comme port d'attache depuis. On continue de partir, en van ou autrement, et on raconte ce qu'on trouve en chemin. Un e-mail quand on a quelque chose à dire, pas plus.