Pouvoir fêter une São João en même temps qu’un match de foot de l’équipe nationale, c’est pas tous les jours que ça arrive, et c’est pourtant ce dont on a eu le droit cette nuit-là. On est à Tavira, dans l’est de l’Algarve, fin juin, il fait déjà bien chaud, et à 18h les grandes tables en bois commencent à s’installer en plein milieu de la Rua da Liberdade. Sans indiscrétion, ce n’est pas notre première Saint-Jean ici, ça doit même être notre troisième… mais c’est vraiment la première fois qu’on essaie de vous la faire vivre de l’intérieur, télé allumée et maillot sur le dos.
D’ailleurs, en entendant monter les premiers chants, je me suis posé la seule vraie question de la soirée : est-ce qu’elle allait être joyeuse, ou pleureuse ? Parce qu’avec un match de Coupe du Monde collé à la fête, tout pouvait basculer d’un côté comme de l’autre. On allait vite le savoir.
Petite précision de calendrier avant de plonger, parce qu’on me la demande souvent : la vraie São João, c’est le 24 juin. Dans les faits, la fête déborde sur plusieurs jours, et nous on s’est lancés dès le 23 en fin d’après-midi. Le jour férié officiel reste le 24, mais l’ambiance, elle, n’attend pas le top départ.
São João, Santo António, São Pedro : la trilogie des fêtes de juin
Si vous débarquez au Portugal en juin et que vous tombez sur des rues entières couvertes de guirlandes, vous n’hallucinez pas : c’est la pleine saison des Santos Populares, les fêtes populaires. Tout tourne autour de trois saints, et c’est surtout une histoire de dates. Santo António, le 13 juin, surtout à Lisbonne. São João, notre vedette du soir, le 24 juin, avec Porto et Braga en têtes d’affiche. Et São Pedro qui ferme le bal le 29 juin, du côté de Setúbal ou Sintra. Trois saints, un seul état d’esprit : on sort les tables dans la rue, on allume les braises et on chante jusqu’au bout de la nuit.
Et si je remonte un peu le fil (promis, je fais vite, je ne suis pas historien), la São João tombe pile sur le solstice d’été, autour de la nuit la plus courte de l’année. C’est au départ une vieille fête du feu et de la lumière, qu’on a fini par christianiser en l’honneur de saint Jean-Baptiste, né un 24 juin. Voilà pourquoi ça sent autant la braise et la fête un peu sauvage : au fond, on célèbre la lumière depuis bien plus longtemps qu’on ne célèbre le saint.
La capitale incontestée de la fête, c’est Porto. Là-haut, la São João, c’est du lourd : des marteaux en plastique pour se taper gentiment sur la tête, des ballons lumineux qui montent au-dessus du Douro, des feux de joie qu’on saute pour s’attirer la chance, du caldo verde fumant, et le fameux manjerico, ce petit pot de basilic accompagné d’un quatrain rigolo qu’on offre à l’élu de son coeur. Nous, soyons honnêtes, on est très loin de Porto. À Tavira, pas de marteaux ni basilic, pas de saut de feu non plus, mais bel et bien des ballons lumineux et une version plus intime, plus locale. C’est ça aussi, le Portugal : une même fête, vécue de mille façons selon qu’on soit dans le Nord ou les pieds dans le sud.
Tavira se déguise : guirlandes, blason et associations qui font bar
En début de soirée, la ville change carrément de costume. Il y a des allées entières fleuries, des guirlandes partout, des décorations en papier suspendues d’un balcon à l’autre, parfois une rue complète recouverte de pompons colorés. Même le vieux kiosque à musique se retrouve habillé de fleurs autour du blason « Cidade de Tavira ». Et toute la partie qui longe le Rio Gilão se transforme en village de stands, avec une quantité de tables un peu folle, posées là où d’habitude on circule tranquillement.
Et là, accrochez-vous, parce que ces stands, ce sont les associations de la ville qui les tiennent. On croise le club de patinage, la banda musicale, le club de voile, un centre de culture et de sport, le club de cyclisme, et surtout le Leões Futebol Clube de Tavira, les Lions du coin. Il y a vraiment des associations pour tout et n’importe quoi. Officiellement, ce sont des stands de boissons et de nourriture. Officieusement, ce sont surtout des petits bars cachés avec un barbecue qui tourne en continu.
Et il y a une vraie logique derrière tout ça. Une association portugaise n’est pas taxée comme une société commerciale classique : d’après les textes, ses manifestations ponctuelles de collecte de fonds peuvent même être exonérées de TVA, y compris sur le buffet, le bar ou la location de stands. Traduction concrète : tout le monde peut acheter sa bière moins cher et la revendre moins cher que dans les bars classiques. La boisson officielle du soir, c’est donc l’impériale, la petite bière servie dans un gobelet Superbock, autour de 1,20€ dans tous les stands (les assos se mettent plus ou moins d’accord sur le prix, c’est beau la solidarité). Le rituel ne change jamais : tu prépaies à un bénévole, tu récupères un petit ticket coloré, et tu attends que le cuistot du barbecue fasse son oeuvre avant d’aller chercher ta ration.
Les sardines (parfois gratuites) et tout ce qui passe sur la braise
Vers 19h, tout se met en place d’un coup : la première mi-temps du match s’achève, les braises ont fini de rougir, et les premières sardines de la saison débarquent sur le grill en même temps que les premiers morceaux de porc et de saucisse. À cette heure-là, le soleil tape encore assez haut pour devoir choisir sa table avec soin histoire de ne pas cramer sur place, et il y a clairement plus de monde que les autres années, sûrement grâce au match et aux télés. Les grandes tables en bois où on s’asseyait pépère pour manger ? À 19h, c’est déjà cuit, tout est pris.
Mais revenons à nos sardines, parce que c’est quand même la vedette de l’assiette. Ce n’est pas un hasard si on en mange autant à la São João : juin marque le début de la pleine saison de la sardine, quand elle est grasse, abondante et donnée. On les grille couvertes de gros sel de l’Algarve récolté dans les salines de Tavira même, à quelques minutes de là où on se trouve. Elles sont encore petites en ce début de saison, mais cette année elles sont particulièrement bonnes, et en sandwich dans un bout de pain, je vous le dis franchement, c’est une petite tuerie.
Maintenant, l’anecdote qui tue. La semaine d’avant, chez le coiffeur, quelqu’un avait glissé que si on allait chercher des sardines la veille de la Saint-Jean, elles étaient gratuites. Et sur place, ça s’est vérifié : le plat de cinq sardines, normalement à 8€, nous a bien été offert, on n’a payé que le pain, soit 0,50€. Je ne sais pas si c’est réservé aux locaux ou à ceux qui baragouinent un peu le portugais, mais ça aide à comprendre pourquoi il y a tant de monde. Qui dit sardines gratuites dit aussi tables prises d’assaut, gardées comme dans une partie de capture the flag. À chaque place qu’on demande, même réponse : non, désolé, c’est complet. On saura pour l’an prochain qu’il faut arriver très, très tôt la veille si on veut s’asseoir et manger autant qu’on veut.
Au-delà des sardines, la braise crache de tout : du chouriço, des bifanas, des espetadas, des grelhadas mistas, et même des salades bien locales. Moi, j’ai complété mes sardines par un cachorro, le hot-dog portugais garni jusqu’à la gueule, pendant que Caroline partait sur une grelhada mista, l’assiette de viandes grillées mélangées, puis sur une salade du coin : une salada de estupeta de atum, du thon conservé en saumure puis effiloché, mélangé à de la tomate, du poivron et de l’oignon. C’est une spécialité de l’est de l’Algarve, qui vient de Vila Real de Santo António, juste à côté, à la frontière espagnole. Et pour finir sur du sucre, on reste sur un bolo de coco ou un bolo de chocolate. Le détail qui ne ment pas : pendant qu’on mange, une petite scène montée plus loin accueille déjà un groupe, parce que l’été à Tavira regorge de chanteurs locaux, et la toute première chanson était un de ces airs traditionnels très nationaux, le genre qu’on ne comprend pas mais qu’on fredonne quand même.
Les stands d’artisanat et l’ambiance d’un été à Tavira
Parce qu’une São João, ce n’est pas que manger et boire. Entre deux assiettes, on traîne aussi devant les stands d’artisanat, installés sous les palmiers. On y trouve des paniers en osier, des colliers, des bracelets, des cartes postales, des petits nounours, parfois quelques encas bien sucrés, et même des créations 100% recyclées. C’est exactement le genre de petits stands d’été qu’on retrouve un peu partout, avec plein de choses qu’on aurait presque envie de prendre en photo… sauf qu’on s’abstient, par respect pour les artistes.
Et ce qui est beau, c’est que tout ça cohabite sans heurt : les familles, les ados, les anciens, les touristes de passage et nous au milieu, une impériale à la main. On déambule d’un stand à l’autre, on goûte, on regarde, on écoute la musique au loin, et on se laisse porter par cette douceur de soirée d’été où personne n’est pressé. Voilà aussi pourquoi on revient.
Une São João en année de Coupe du Monde
Ce qui a rendu cette soirée vraiment à part, c’est qu’on était en année de Coupe du Monde, et que le Portugal jouait pile pendant la fête. Du coup, dès qu’on a entendu monter les premiers hymnes, on a compris : les assos avaient sorti les télés, et la São João allait se doubler d’une soirée foot. Les maillots rouges étaient de sortie, les drapeaux aussi, et partout on voyait floqués les noms de Ronaldo et de João Neves. Ce dernier, petit clin d’oeil local : João Neves, né à Tavira, y a fait toute son enfance avant de filer au Paris Saint-Germain. Autant vous dire que dans le coin, c’est une vraie fierté, et son maillot était partout.
Le foot n’est pas resté en simple fond sonore, il est devenu un jeu dans le jeu. Dans certains stands, des supporters s’amusaient à hurler comme s’il y avait but, juste pour faire marcher les voisins. La blague n’aura tenu que cinq minutes avant de devenir presque prémonitoire : Cristiano Ronaldo a vraiment ouvert le score juste après, contre l’Ouzbékistan, devenant au passage le premier joueur à marquer dans six Coupes du Monde différentes. Nuno Mendes, le latéral du PSG, a doublé la mise un quart d’heure plus tard. Il y a bien eu un petit vent de panique quand l’Ouzbékistan a semblé revenir à 2-1… avant que le but soit refusé et que tout le monde applaudisse. Sur le papier, le Portugal était 5e mondial et l’Ouzbékistan 50e, ce qui rendait cette frayeur d’autant plus savoureuse. Verdict de ma question du début : ce serait bien une soirée joyeuse.
La nuit, les chants et le corridinho au jardin de Tavira
Une fois le ventre plein et la nuit bien tombée, on a migré vers le jardin de Tavira, et là on est retombés sur des chants et des danses traditionnelles. Vous savez, ces danses où les couples tournent super vite sur eux-mêmes en costumes d’époque : ça porte un nom, c’est le corridinho, la danse emblématique de l’Algarve. Les danseurs sont en tenues traditionnelles du sud, et il y a même des enfants habillés pareil qui dansent avec des adultes de toutes les générations. On pourrait croire que le folklore, c’est un truc un peu has been, gentiment poussiéreux… eh bien pas du tout, on sent un pays qui aime vraiment sa tradition et qui la transmet sans complexe.
Et le plus beau, c’est la fin. Sur la dernière danse, même les spectateurs sont invités à rejoindre la ronde : tout le monde tourne en cercle pendant que les autres regardent, et ça part en grande farandole bon enfant. C’est là qu’on se rend compte, encore une fois, qu’on se sent en sécurité, toutes les générations mélangées, sans jamais se sentir oppressés même quand ça boit. Le genre d’ambiance qu’on voudrait pouvoir embarquer partout avec nous.
Minuit, le feu d’artifice depuis le pont
Et puis le temps passe, et il est l’heure de filer sur le pont pour le clou de la soirée. Pas le vieux pont romain, l’autre, celui d’où on regarde, parce que le feu d’artifice, lui, est tiré depuis encore un autre pont, celui du marché. À minuit pile, au-dessus de la rivière s’embrase tout un mur d’étincelles, et la foule massée sur les quais lève la tête d’un seul mouvement. Forcément, on aurait pu rester planter là des heures.
Sauf que nous, on bossait le lendemain (la vraie vie reprend toujours ses droits, même un soir de São João). Alors on n’a pas traîné des plombes : juste le temps de redescendre vers la scène, de danser une chanson ou deux tous les deux, et de remonter tranquillement à la maison. Une São João bouclée comme il faut, sans excès mais sans rien rater.
Pour prolonger côté Tavira, on vous a déjà raconté le festival des caracois et, plus au nord, la São João dans sa version grand format à Porto :
São João au Portugal : vos questions (et nos réponses de terrain)
C'est quoi la São João au Portugal ?
La São João, c'est la fête de la Saint-Jean, célébrée dans la nuit du 23 au 24 juin. Elle fait partie des Santos Populares, les fêtes populaires de juin, et tombe sur une vieille fête du solstice d'été christianisée en l'honneur de saint Jean-Baptiste. Au programme un peu partout : sardines grillées, musique, danses, stands de quartier et feux d'artifice. Sa capitale, c'est Porto, mais on la fête dans tout le pays, jusqu'au fond de l'Algarve.
Quelle différence entre Santo António, São João et São Pedro ?
Ce sont les trois Santos Populares du mois de juin. Santo António se fête le 13 juin, surtout à Lisbonne. São João, c'est le 24 juin, avec Porto et Braga en têtes d'affiche. São Pedro clôture le mois le 29 juin, du côté de Setúbal, Sintra ou Póvoa de Varzim. Même esprit partout : arraial de rue, grillades, basilic et bonne humeur populaire.
Pourquoi mange-t-on des sardines à la São João ?
Parce qu'on tombe en pleine saison des sardines : en juin, elles sont grasses, abondantes et bon marché, donc parfaites pour nourrir une fête de rue entière. On les grille à la braise, couvertes de gros sel, et on les mange souvent posées sur une tranche de pain. En Algarve, le sel vient même des salines voisines, comme celles de Tavira.
Où fêter la São João au Portugal ?
Porto reste la référence, avec ses marteaux en plastique, ses ballons lumineux et ses sauts de feu. Braga et tout le Minho suivent de près. Mais chaque ville a sa version : nous, on la vit à Tavira, dans l'est de l'Algarve, dans une ambiance plus intime, sans marteaux ni basilic, mais avec les ballons lumineux et un feu d'artifice tiré au-dessus de la rivière.
C'est quoi les marteaux en plastique de la São João ?
C'est la tradition emblématique de Porto : on se tape gentiment sur la tête avec de petits marteaux en plastique qui couinent. L'objet serait apparu au début des années 1960 ; avant lui, on se chatouillait plutôt avec des fleurs d'ail ou des poireaux. Bonne nouvelle pour les têtes sensibles : dans l'Algarve, on n'a pas du tout cette habitude.
Peut-on vivre la São João en camping-car ?
Oui, et c'est même une étape parfaite fin juin. Le mieux est d'arriver tôt dans la journée, parce que les places en ville et les grandes tables des stands partent très vite, surtout les années de match. À Tavira, on se gare autour du Rio Gilão ou vers les Quatro Águas, et on rejoint la fête à pied pour pouvoir profiter des impériales sans reprendre le volant.
PS : le vrai souvenir qu’on ramène d’une São João, ce n’est ni une photo ni un maillot, c’est l’odeur. On rentre fumés comme une sardine, les cheveux et les habits imprégnés de braise, et le lendemain au boulot on traîne encore ce petit parfum de barbecue. Voilà, vous êtes prévenus : à la Saint-Jean, on ne ressort jamais tout à fait le même… ni tout à fait frais.